Si vous cherchez des chevaliers en armure étincelante et des prophéties salvatrices, passez votre chemin. Avec sa trilogie phare La Première Loi (The First Law), l’auteur britannique Joe Abercrombie n’a pas seulement écrit une saga de Fantasy supplémentaire : il en a fait un incontournable du Grimdark. Des plaines gelées du Nord aux couloirs feutrés de l’Union, quatre personnages majeurs sont présentés. Mais qui sont ces antihéros dans la Première Loi d’Abercrombie ?
🔴 ATTENTION : CET ARTICLE CONTIENT DES SPOILERS
Le grimdark, c’est quoi ?
Le grimdark est une sous-catégorie de la dark fantasy, elle-même sous-catégorie de la fantasy où le réalisme est poussé à son paroxysme de noirceur.
Contrairement à la High Fantasy traditionnelle héritée de Tolkien, le Grimdark repose sur trois piliers :
- L’ambiguïté morale : Il n’y a pas de camp du « Bien ». Il y a des intérêts qui s’affrontent et des personnages qui naviguent entre deux eaux pour survivre.
- La violence viscérale : La guerre n’est pas épique, elle est plus souvent sale et injuste, à la manière des œuvres de George R.R. Martin.
- Le fatalisme : Les efforts pour rendre le monde meilleur sont souvent vains ou risquent même d’aggraver la situation.
Dans La Première Loi, Abercrombie utilise ce cadre pour briser le contrat tacite entre l’auteur et le lecteur. Il nous donne ce que nous pensons vouloir (une quête, un puissant chevalier, un mage, un héros) pour mieux nous montrer que tout cela n’est qu’illusoire. Roman chorale, La Première Loi nous plonge dans la psyché de nombreux protagonistes, mais aucun ne peut réellement servir de modèle.
« Il faut être réaliste », répète souvent l’un d’entre eux et c’est peut-être ça, le mantra qui définit toute l’œuvre.
Logen Neuf-Doigts, ou le héros qui se ment à lui-même
``J'ai tué des hommes qui auraient mieux fait de vivre, et j'en ai épargné d'autres qui auraient mieux fait de mourir. Faire ce qui est juste... c'est plus dur qu'il n'y paraît.``
S’il y a bien un personnage qui incarne la dualité et la cruauté du Grimdark, c’est Logen Neuf-Doigts. Surnommé le Neuf Sanglant (The Bloody-Nine), ce guerrier du Nord est introduit comme un homme las de la violence, cherchant désespérément à « faire ce qui est juste ». C’est l’archétype du barbare au grand cœur que l’on a envie de soutenir.
Pourtant, à travers lui, Joe Abercrombie déconstruit brillamment le mythe de la rédemption.
Le Neuf Sanglant : Une malédiction ou une excuse ?
La force du personnage réside dans son ambivalence. Tout au long de la trilogie, une question hante le lecteur : le « Neuf Sanglant » est-il une entité à part, une sorte de transe mystique, ou n’est-il que la facette la plus sombre de la psyché de Logen ?
Là où la fantasy classique excuse souvent la brutalité du héros par la « noble cause », Abercrombie nous montre une violence aveugle. Quand Logen bascule, il ne fait plus de distinction entre ennemis et amis. Loin du stéréotype du berserker, le portrait qu’en fait Abercrombie rend les transformations en Neuf Sanglant à la fois jouissives et terriblement effrayantes. Quand l’alter ego devient invincible et défait des ennemis sans coeur, le lecteur est exalté. Pourtant, des innocents goûtent aussi à sa lame.
Logen traite sa part d’ombre comme une fatalité dont il ne serait pas responsable. C’est ici que réside son génie (ou sa lâcheté ?). En se persuadant qu’il subit ses accès de rage, il évite la confrontation avec sa propre nature de meurtrier.
« Suis-je un homme bon ? » ou l’hypocrisie d’un protagoniste
Logen passe son temps à soupirer sur la fatigue de la guerre, mais la réalité est plus dérangeante : il choisit systématiquement la lame. Dès qu’une opportunité de paix se présente, il trouve une raison de retourner là où le sang coule.
En posant la question « Suis-je un homme bon ? », Logen ne cherche pas une réponse mais simplement une validation. La conclusion d’Abercrombie apparaît en filigrane : Logen n’est pas un homme bon qui fait de mauvaises choses ; c’est un homme qui aimerait être bon, mais qui n’a pas la volonté sacrificielle pour le devenir. Sa passivité face au Neuf Sanglant est sa véritable addiction.
« Il faut être réaliste »
Cette phrase fétiche de Logen devient le symbole de sa prison mentale. À la fin de La Première Loi, le constat est amer : on ne change pas, on change seulement de façon de mentir. En faisant de son protagoniste le plus « attachant » un homme prisonnier de ses propres démons, Abercrombie nous force à regarder la violence pour ce qu’elle est : un cycle dont on ne sort jamais indemne, et où la rédemption est souvent un luxe que la réalité ne permet pas.
Jezan Dan Luthar : l’élu qui ne s’accomplit jamais
``Je pensais que devenir un héros me rendrait libre. Au lieu de cela, je n'ai jamais été aussi prisonnier.``
Si Logen est le barbare que l’on finit par craindre, Jezal dan Luthar est le « Prince Charmant » que l’on finit par plaindre. Au début de la saga, Jezal possède tous les attributs du héros de Fantasy classique : il est noble, beau, champion d’escrime, et doté d’une arrogance qui semble n’attendre qu’une grande aventure pour être transformée en vertu.
Malheureusement, Abercrombie nous révèle qu’une quête, si elle peut changer un homme, n’a pas le pouvoir de changer un monde dont les règles dépassent le commun des mortels.
La déconstruction du « Voyage du Héros »
L’arc narratif de Jezal est un miroir déformant du Seigneur des Anneaux. Il part en quête, traverse des épreuves physiques traumatisantes (notamment sa blessure au visage qui détruit sa seule fierté : sa beauté) et semble gagner en maturité et en humilité.
Pourtant, Abercrombie nous fait croire à la rédemption de Jezal pour mieux nous la reprendre. Sa transformation n’est qu’une façade. Une fois de retour dans son confort, ses vieux démons reviennent au galop.
Si dans la Fantasy traditionnelle, le héros devient Roi par son mérite ou son sang, pour Jezal, le trône est une farce orchestrée par d’autres. Il ne conquiert pas son destin, il est « installé » dedans comme un accessoire de décoration.
La tragédie de l’impuissance
Le point culminant de la déconstruction de Jezal réside dans sa relation avec le pouvoir. Il finit la trilogie avec une couronne sur la tête, mais n’a jamais été aussi insignifiant.
Là où un Aragorn règne avec sagesse, Jezal règne sous la terreur de Bayaz. Sa tentative de « bien faire » est balayée d’un revers de main par la réalité politique. Il n’est plus le jeune homme insupportable du début, mais il n’est pas non plus le héros qu’il rêvait d’être. Il est juste un homme ordinaire écrasé par un système trop grand pour lui.
En brisant Jezal, Abercrombie s’attaque à l’idée que la volonté individuelle ne peut suffire à changer le monde. Il nous montre qu’être « gentil » ne suffit pas à faire de vous un leader, surtout face à de véritables prédateurs.
Bayaz, ou le Dumbledore sans scrupule
``Le pouvoir est une illusion, Jezal. Mais c'est une illusion qui a des dents très réelles. Et l'argent... l'argent est la plus grande magie de toutes.``
Bayaz est le pivot central de la déconstruction du héros opérée dans La Première Loi. Il incarne la chute du mythe du Mentor, ce guide spirituel censé porter la sagesse et la lumière.
Du Guide spirituel au stratège machiavélique
Quand on rencontre le Premier des Mages pour la première fois, difficile de ne pas penser à Gandalf tant leur caractère se ressemble. Honorable, droit, convaincu avec une quête qui mène jusqu’au bout du monde, on attend avec impatience les moments où il narre l’histoire passée et la situation politique. Cependant, la figure qu’il incarne est loin d’être ce à quoi la fantasy nous a habitués. Chez Abercrombie, la connaissance millénaire et magique ne sert pas à élever l’humanité, mais à la dompter.
Au fil de l’intrigue, on réalise que pour Bayaz, le monde n’est qu’un gigantesque échiquier. Tous les autres sont des pions dans sa partie. Les enjeux semblent d’abord risibles, résidant dans un tissu de mensonges, pour un conflit dont personne ne semble réellement comprendre l’origine. Mensonges qui finissent par marquer la géopolitique du monde et les conflits meurtriers qui en découlent.
De la sorcellerie au capitalisme
Le coup de génie d’Abercrombie est de lier le pouvoir de Bayaz non pas à sa maîtrise des éléments, mais à sa maîtrise de l’économie. Bayaz contrôle les rois et le monde par la dette. La magie « pure » se meurt, et il l’a remplacée par une force bien plus moderne et implacable : le capitalisme.
La déconstruction de l’Autorité
La révélation finale sur la nature de Bayaz est sans doute le point culminant de l’histoire. On réalise que le « Mal » qu’il combat n’est pas forcément pire que le « Bien » qu’il représente.
Sa relation avec Jezal ou Logen est purement utilitaire. Il méprise l’humanité qu’il prétend protéger. Pour lui, les nations ne sont que du bétail et les rois des pantins de paille, des « petits cons » qu’il n’hésite pas à humilier.
Bayaz pose une question terrifiante au lecteur : vaut-il mieux être dirigé par un monstre qui assure l’ordre ou par le chaos ? En faisant de son « Mage » le personnage le plus froid et le plus dangereux de la saga, Abercrombie détruit l’idée qu’il existerait une autorité supérieure bienveillante. L’humanité ne peut compter que sur elle-même si elle veut s’en sortir.
Sand Dan Glokta, un Quasimodo qui n’a pas peur de voir le monde tel qu’il est
``Pourquoi est-ce que je fais ça ? On me pose souvent la question. Enfin, je me la pose. Les autres sont généralement trop occupés à hurler.``
S’il y a un personnage qui définit à lui seul le génie d’Abercrombie, c’est Sand dan Glokta. Glokta n’est ni un « méchant badass », ni un antihéros ténébreux. Il est une épave. Il ne peut pas monter un escalier sans que chaque marche soit une agonie. Ses dents lui manquent et un de ses yeux coule sans arrêt.
Tortionnaire d’un cynisme absolu, il devient pourtant le cœur battant de la saga. Dans un monde de faux-semblants, il est finalement le seul à être d’une honnêteté brutale.
« Pourquoi est-ce que je fais ça ? »
Glokta n’a aucune idéologie. Il ne croit pas à la justice de l’Union, ni à la culpabilité de ceux qu’il brise. Véritable point fort de l’écriture, Abercrombie coince le lecteur dans le crâne de Glokta. On entend ses remarques acerbes sur l’incompétence de ses supérieurs et sa propre décrépitude. C’est ce décalage entre sa froideur extérieure et son humour noir intérieur qui crée une empathie troublante chez le lecteur.
Ce qui fait la grande force de Glokta est également son parallèle tragique avec Jezal. Lui aussi a été un colonel magnifique et arrogant autrefois, mais aucune quête ne l’a changé en roi noble et bon. À la place, c’est la capture, l’humilation et la torture qui l’ont changé. Glokta est la preuve vivante qu’une fois que vous avez tout perdu — votre beauté, votre santé, votre dignité — vous êtes en mesure d’accepter le monde et de jouer avec ses propres règles. Il n’a plus d’ego à protéger, ce qui le rend paradoxalement plus « propre » moralement que les politiciens qui l’emploient.
L’homme qui accepte d’être manipulé l’est-il vraiment ?
Là où Jezal est une marionnette et Logen un outil, Glokta est le seul à voir les ficelles. Il accepte son rôle de pion, mais il le fait avec un sourire édenté, en sachant exactement à quel point le jeu est truqué.
La Première Loi, un chef d’oeuvre par ses personnages ?
En refermant La Première Loi, le constat est sans appel : les héros n’existent pas, le pouvoir est une maladie et la magie n’est qu’un outil de domination financière.
Alors, pourquoi cette œuvre est-elle si jubilatoire ?
Parce qu’en détruisant les codes, Abercrombie rend leur humanité aux personnages. On ne s’attache pas à Logen, Jezal ou Glokta parce qu’ils sont exemplaires, mais parce qu’ils nous ressemblent dans leurs échecs, leurs mensonges et leurs petites victoires dérisoires.
Presque vingt ans après sa sortie, la saga reste un incontournable de la Fantasy moderne. Si vous n’avez pas encore franchi le pas, préparez-vous. Vous n’en ressortirez pas indemne, mais vous n’en ressortirez pas non plus avec les mêmes certitudes.
Peut-être même succomberez-vous ensuite aux autres titres dans le même univers, comme la seconde trilogie l’Âge de la Folie ou les romans intermédiaires ?


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